Comment l'industrie agricole peut-elle bénéficier de la technologie de la chaîne de blocs?

Auteurs: Catherine Simard, Pierre-François Tétreault Publication | Février 2018

La révolution qui sera engendrée par la chaîne de blocs (blockchain) est à nos portes. Plusieurs entreprises en démarrage, sociétés du Fortune 500 et gouvernements partout à travers le monde mettent présentement à l’essai cette technologie prometteuse. Mieux connue comme étant la technologie à l’origine de la monnaie virtuelle Bitcoin, la chaîne de blocs recèle un grand nombre d’utilisations potentielles qui dépassent largement la cryptomonnaie. La possibilité qu’offre cette technologie d’enregistrer, de valider et de partager instantanément d’immenses quantités de données pourrait avoir d’importantes implications pour de nombreux secteurs, dont le secteur agricole où la chaîne de blocs pourrait être utilisée pour améliorer la traçabilité des aliments, la gestion de la chaîne d’approvisionnement et les solutions de paiement.



Qu’est-ce que la chaîne de blocs?

En quelques mots, la chaîne de blocs est un système électronique qui permet la tenue de registres d’opérations en temps réel. Lorsque des participants à un système de chaîne de blocs effectuent une opération, l’heure, la date, la nature et le coût de l’échange sont enregistrés. Une fois que les parties ont confirmé l’exactitude des renseignements, ceux-ci sont sauvegardés de manière permanente et inaltérable et peuvent être partagés avec tous les autres participants du système. La technologie de la chaîne de blocs crée donc instantanément un « [traduction] registre consolidé qui constitue une version unique et partagée de la vérité1 ».

L’amélioration de la transparence et de l’exactitude des renseignements échangés augmente la confiance entre les parties, réduit les coûts et accroît l’efficacité. Grâce à ces avantages, la technologie de la chaîne de blocs pourrait ouvrir la voie à la modernisation du commerce agricole.

Comment la chaîne de blocs pourrait changer le commerce agroalimentaire

Traçabilité des aliments

Plus que jamais, les consommateurs se soucient de l’origine et de la composition des aliments qu’ils se procurent. La demande de produits biologiques, de viande provenant de l’élevage durable et de produits du terroir ne cesse d’augmenter. Par contre, lorsque les consommateurs mettent un article dans leur panier d’épicerie, ils ne peuvent pas nécessairement se fier à l’étiquette pour savoir ce qu’ils achètent. En effet, l’évolution des goûts des consommateurs a donné naissance à une importante industrie de fraude alimentaire. Les producteurs peuvent facilement vendre des produits faussement étiquetés comme étant biologiques ou provenant de production durable, car ni le détaillant, ni l’acheteur final ne disposent d’un moyen réel de vérifier la provenance du produit.

C’est ici qu’entre en scène la chaîne de blocs. Parce qu’elle peut enregistrer des renseignements inaltérables à chaque étape de la chaîne d’approvisionnement alimentaire, cette technologie peut fournir de l’information fiable sur la provenance des produits alimentaires et sur leur parcours exact depuis la ferme jusqu’à la table. Elle pourrait permettre aux consommateurs, à l’aide de leur appareil intelligent, de savoir dans quelle ferme certifiée leurs fraises ont été cueillies ou dans quel champ ont grandi les bovins nourris à l’herbe dont provient leur bœuf.

La société britannique Provenance a fait l’essai de ce type d’application avec succès. Grâce à la technologie de la chaîne de blocs, l’appli Provenance a réussi à suivre du thon issu de la pêche durable depuis les bateaux de pêcheurs en Indonésie jusque dans des restaurants situés au Japon. Les poissons ont été étiquetés et enregistrés dans un système de chaîne de blocs après leur capture. Par la suite, une nouvelle entrée a été faite chaque fois que le poisson a changé de mains, ce qui a permis à l’acheteur final de savoir exactement d’où provenait l’animal. Et ce n’est que le début. Des applis comme Provenance ont le potentiel de permettre aux consommateurs de retracer non seulement la provenance d’un morceau de viande ou d’un légume en particulier, mais aussi celle de chaque ingrédient entrant dans la composition d’un produit.

Optimiser la chaîne d’approvisionnement

Une transparence accrue dans la chaîne d’approvisionnement pourrait non seulement profiter aux consommateurs, mais aussi aux agriculteurs. La chaîne d’approvisionnement du secteur agricole est notoirement complexe et obscure, car les produits expédiés changent de mains plusieurs fois avant de parvenir à leur destination finale. Il est difficile pour les agriculteurs de savoir où, à quel prix et en quelles quantités leurs produits sont ultimement vendus. Ce manque d’information rend les producteurs vulnérables en les laissant à la merci des marchands intermédiaires qui peuvent dicter les prix et les quantités des produits commandés.

La technologie de la chaîne de blocs peut aider à corriger ce déséquilibre en enregistrant toutes les opérations d’un marché donné en temps réel et en fournissant aux participants des renseignements à jour sur l’offre et la demande. L’accès à ces renseignements permettrait aux agriculteurs de fixer leurs propres prix et d’optimiser les quantités de produits qu’ils mettent en marché. De plus, parce que la chaîne de blocs tient un registre permanent des opérations des participants, les parties pourraient beaucoup plus facilement procéder mutuellement à des vérifications diligentes et conclure des opérations avec confiance partout dans le monde sans recourir à des intermédiaires.

Meilleurs prix et solutions de paiement

Enfin, la technologie de la chaîne de blocs peut offrir des solutions de paiement moins coûteuses et plus rapides aux participants dans le secteur du commerce agricole. Avec le système actuel, les agriculteurs doivent souvent attendre des semaines avant d’être payés pour leurs produits et les solutions de paiement classiques, tels les virements télégraphiques, sont souvent dispendieuses. La chaîne de blocs peut résoudre certains de ces problèmes. De nombreux développeurs ont déjà conçu des applications fondées sur la chaîne de blocs qui permettent d’effectuer des virements de fonds entre pairs peu coûteux, sûrs et quasi instantanés. Certaines font même appel à des « contrats intelligents » qui déclenchent le paiement de marchandise automatiquement dès que l’acheteur confirme qu’une certaine condition (par ex. la livraison de produits) est remplie. Récemment, un agriculteur australien est devenu la première personne à régler une opération agricole au moyen de ce type de technologie et d’autres suivront certainement ses traces.

Les questions juridiques

Aussi prometteuse la technologie de la chaîne de blocs soit-elle, il reste plusieurs obstacles juridiques à franchir avant qu’elle ne puisse atteindre son plein potentiel. Nous décrivons ci-dessous quelques exemples de questions juridiques qui devront être abordées.

Gouvernance

À l’heure actuelle, aucun cadre de gouvernance ne régit les opérations enregistrées au moyen de la chaîne de blocs. Les participants à des systèmes restreints peuvent établir leurs propres règles contractuelles, mais il n’existe pas de réglementation générale applicable. Bien que cette situation puisse convenir à des échanges à petite échelle, les commerçants de plus grande envergure pourraient hésiter à échanger des valeurs à l’aide de la technologie de la chaîne de blocs tant que des paramètres de gouvernance plus uniformes n’auront pas été établis à grande échelle.

Certitude contractuelle

Les opérations électroniques et les contrats intelligents sont extrêmement pratiques, mais sortent du cadre contractuel formel auquel les entreprises sont habituées. Cela pourrait soulever de l’incertitude quant au moment où les contrats sont formés ou aux modalités que ceux-ci renferment et, jusqu’à un certain point, quant à la réalité de leur existence. Il est difficile, pour l’instant, de déterminer comment les tribunaux interpréteront les contrats conclus au moyen de la technologie de la chaîne de blocs.

Protection des renseignements personnels

Les données ajoutées à la chaîne de blocs sont stockées en permanence. Cela pourrait causer des problèmes lorsque ces données comprennent des renseignements personnels et bancaires sur les utilisateurs d’un système. Avant que la chaîne de blocs puisse recueillir la faveur générale, des mesures de protection des renseignements personnels devront être établies et éprouvées.

En conclusion, la chaîne de blocs pourrait transformer le commerce agroalimentaire de façon radicale. Cette technologie a le potentiel d’accroître la confiance entre les parties, de faciliter le partage des renseignements dans toute la chaîne d’approvisionnement et de réduire considérablement les frais d’exploitation dans le secteur agricole. Maintenant que les secteurs public et privé s’attaquent aux problèmes pratiques et juridiques posés par cette technologie, la chaîne de blocs semble bien placée pour servir d’élément perturbateur qui propulsera l’industrie agricole au 21e siècle.

Cet article a été publié initialement en anglais dans le 14e numéro du bulletin sur l’alimentation et le commerce agroalimentaire Cultivate, de Norton Rose Fulbright, publié en décembre 2017.

Note

1 Norton Rose Fulbright, Unlocking the blockchain: A global legal and regulatory guide, Chapter 1: An introduction to blockchain technologies, en ligne : http://www.nortonrosefulbright.com/files/unlocking-the-blockchain-chapter-1-141574.pdf.


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